A propos de la lettre de Guy Môquet - Christian Lambart
- Choisir la lettre d’un jeune homme de 17 ans n’est pas mauvais en soi. Cela peut avoir valeur d’exemple pour les adolescents. Toutes les grandes choses ont été réalisées par des hommes qui se sont engagés. Cela permet aussi d’ouvrir un débat sur l’engagement citoyen dans le cadre du cours d’ECJS. Parler de civisme et d’esprit de citoyenneté est une bonne chose, appeler des anciens Résistants et Déportés dans une classe fait déjà partie de l’arsenal pédagogique de certains enseignants, mais à ce niveau, pourquoi ne pas donner une nouvelle impulsion au Concours National de la Résistance et de la Déportation ? Une réforme de ce Concours est nécessaire.
- Il ne peut y avoir de lecture devant des jeunes sans tentative pour donner du sens. Il est nécessaire de donner à cette lettre une grille de lecture. Cependant ceci est complexe car la lettre d’un homme qui va mourir appartient au domaine de l’intime et n’a pas forcément de sens pour l’historien. Il aurait peut-être mieux valu le faire au moment d’une commémoration officielle et ainsi faire plaisir aux associations d’Anciens Résistants et de Mémoire qui souhaitent une journée nationale de la Résistance.
- L’époque est complexe. Elle pose le problème de l’engagement résistant et de sa teneur. Nombre de personnes étaient attentistes et les opinions divergeaient. Certains résistants des premiers temps luttaient contre les Allemands et n’étaient pas opposés au Maréchal Pétain. Nombre de militants communistes étaient déboussolés, pris dans le double jeu d’Hitler et de Staline. Le pacte Germano-soviétique d’août 1939 n’était qu’une alliance de circonstances dans le cadre d’une situation internationale tendue.
- Guy Môquet était-il résistant ? Certes pas au sens où nous l’entendons généralement. Il a été arrêté par la police française. Il convient également de ne pas oublier que nombre de communistes furent arrêtés par la police de la IIIème République après le décret Daladier de 1939. Ce qui contribue certainement à brouiller l’analyse. Lorsque le 13 octobre 1940, Guy Môquet est arrêté, les tracts communistes s’opposent au régime de Vichy. Or ce régime vient de mettre en application le statut des Juifs et d’interdire les sociétés secrètes. La Révolution Nationale s’aligne par bien des aspects sur le régime nazi. En outre, on se prépare à rencontrer Hitler à Montoire, les militants ne peuvent l’ignorer. Le jeune Guy Môquet est à ce titre un résistant.
- Il aurait été préférable de choisir un résistant local, ou dans l’Aube sur les fusillés de Clairvaux, de Creney. Eux aussi, on écrit des lettres.
- Instrumentalisation ? Il est vrai que l’utilisation de l’histoire par le candidat brouille le message. Pourquoi choisir Guy Môquet ? alors que celui-ci cumule sur son nom toutes les ambigüités de la période !
- Précipitation ? Sur le fait que le Président de la République impose une lecture aux jeunes de France n’est pas illégale en soi. Qu’il demande à des fonctionnaires de répercuter un choix politique ne s’apparente pas à un coup d’Etat. L’Etat fixe les programmes scolaires et les grandes orientations par les B.O. Cependant, dans la plupart des cas, il y a réunion, travail, réflexion. Dans tous les cas, il ya précipitation ou peut-être la joie d’une victoire électorale. Car les fusillés de Châteaubriant interpellent des réflexions sur une période trouble. Faire de Guy Môquet le Héraut d’une génération résistante et martyr, met en cause la IIIème République de la fin du Front Populaire (c’est la chambre de 1936 qui a mis hors la loi les communistes), le régime de Vichy, le Parti Communiste.
Christian Lambart
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